Le 2 août 1914, l’Allemagne envoyait un ultimatum à la Belgique, la sommant de laisser ses soldats traverser son territoire pour aller attaquer la France. Le Roi Albert Ier refusa de céder à cet ultimatum. Les soldats allemands pénétrèrent alors de force en Belgique, et en quelques semaines, ils occupèrent la quasi-totalité du pays.

 

 

À cette époque, mes grands-parents maternels étaient enseignants dans une école de Hal, pas loin de Bruxelles. Ils habitaient au centre du village, avec ma mère qui n’avait alors qu’un an. Les Allemands ont occupé ce village pendant toute la durée de la guerre 1914-1918, car des voies de communication importantes le traversaient, notamment la ligne de train Bruxelles – Paris, et le canal reliant Bruxelles au nord de la France. Une garnison allemande les surveillait et les gardait en permanence. Cette garnison était logée chez les habitants de la commune. Mes grands-parents faisaient partie de ces habitants réquisitionnés, obligés de partager leur espace de vie avec des soldats allemands.

 

Quand les Alliés ont gagné la guerre en 1918, les Allemands ont dû quitter le village, mais

un officier allemand  a oublié chez mes grands- parents  la  tasse  dans laquelle il buvait son café tous les jours, une tasse arborant  la  croix allemande de 1914, avec les symboles de l’empereur Wilhelm  II.

 

Mon grand-père l’a gardée et j’en ai hérité. Je l’ai évidemment emportée avec moi au Canada, où j’ai émigré il y a près de 40 ans. Cette tasse, maintenant centenaire, est très importante à mes yeux. Elle est un rappel constant de ce que mes grands- parents et mes parents ont dû subir pendant les deux guerres mondiales du XXe siècle.

 

Durant toute la guerre 1914-18, ma toute jeune future maman a vécu, avec ses parents, les horreurs de la guerre et de l’occupation, ainsi que les désagréments de la réquisition. Et ce n’était pas fini pour eux. En 1940, alors que mon grand-père était devenu le directeur de l’école, la deuxième Guerre Mondiale a éclaté.

 

À l’approche de l’envahisseur, les Anglais ont ordonné l’évacuation générale du village. Le maire et les échevins ont ainsi dû quitter le village, mais seulement après avoir voté la nomination de mon grand-père comme « Président de la commission de notables » qui devait gérer le village pendant leur absence. Mes grands-parents sont donc restés dans le village de nouveau occupé.

 

À l’époque, mes parents habitaient à Bruxelles, avec ma sœur qui avait 2 ans. Moi, je suis né un peu plus tard pendant la guerre. Mais même avec deux très jeunes enfants, mes parents n’ont pas hésité à prendre le risque de cacher une famille juive dans leur grenier et à les abriter avec nous dans la cave pendant les nombreux bombardements. Cela a failli tourner très mal.  Mes parents ont été dénoncés par des voisins antisémites. Un jour, après être entré par chez le voisin et avoir sauté par-dessus le mur du jardin pour mieux surprendre mes parents, un officier allemand a surgi sur la terrasse. Ma mère était sur la terrasse avec moi dans les bras. Heureusement, ma mère était une belle femme blonde, moi un bébé tout blond aussi, et nous avions les yeux bleus.  Nous correspondions donc au type aryen, Or, les nazis considéraient la race aryenne comme une race « pure et supérieure ».  Cela a rassuré l’Allemand. Il a donc seulement mis en garde ma mère, lui disant de se méfier des indésirables, et il est reparti par le même chemin, sans entrer dans la maison. S’il était entré, toute la famille aurait fini dans un camp de concentration.

 

Mais ma mère a couru un autre risque. Elle aurait aussi pu être réquisitionnée, car de nombreuses femmes dites « de race aryenne » des pays occupés étaient contraintes de procréer avec des Aryens « pure souche », notamment des SS. Avec les enfants nés de ces unions forcées, le régime nazi projetait de faire une race supérieure. Ils pouvaient être adoptés par des familles allemandes pour être éduqués afin de régner plus tard sur le IIIe Reich, que les Allemands croyaient immuable !

 

D’autres membres de ma famille ont aussi beaucoup souffert de la guerre. Entre autres, le plus proche cousin de ma mère, un neveu de mon grand-père, était officier dans l’armée belge. Tôt dans la guerre, il a été fait prisonnier avec ses soldats. Comme il était d’origine flamande et que les Allemands essayaient de gagner le soutien des Flamands, ils lui ont proposé de le libérer. Il a refusé. Il a choisi de passer près de 5 ans dans un camp allemand avec ses soldats. Lui qui pesait 90 kilos à son arrivée, il n’en pesait plus que 40 lors de la libération des camps par les Américains en 1945. Mais il a gardé un excellent moral jusqu’à la fin de sa vie malgré tous les problèmes de santé qui l’accablaient. Et lorsque je lui demandais comment il faisait pour être toujours de bonne humeur, il me répondait « quand on a été l’invité des Allemands pendant 5 ans, le reste de ta vie te paraît beau » !

 

Ce ne sont là que quelques épisodes parmi les nombreux dont le récit par mes parents et grands-parents a marqué ma jeunesse. La tasse me permet de garder à l’esprit les heures sombres que ma famille a passé, tout comme beaucoup d’autres Belges, et l’héroïsme dont elle a fait preuve. Cela permet de relativiser les petits problèmes quotidiens. Trop souvent on se tracasse pour pas grand-chose. Et, comme l’a dit le Dalaï-Lama dans sa grande sagesse : « Si vous êtes confronté à un problème grave, réfléchissez-y sérieusement. S’il y a une solution, il est inutile de vous énerver. S’il n’y en a pas, c’est d’ailleurs tout aussi inutile » !