Dangereux révisionnisme (deuxième partie)

Dans la première partie de cet article, parue le 12 mai 2019, on soulignait déjà les dangers de réécrire l’Histoire, en évoquant le cas d’Alexis Carrel, ce chirurgien de génie, prix Nobel de médecine en 1912, dont le nom avait été rayé des plaques de rue par différentes villes, dont Gatineau. Son tort, aux yeux de ses détracteurs, était d’avoir défendu l’eugénisme. C’était pourtant courant à son époque, puisque de nombreux personnages toujours honorés aujourd’hui, comme Graham Bell, Charles Lindberg, Jean Rostand, et les premiers ministres anglais Winston Churchill et Neville Chamberlain, défendaient la même position. Et aujourd’hui encore, on applique l’eugénisme dans des cas très particuliers, comme dans le dépistage prénatal de la trisomie 21.

Dans cette deuxième partie, analysons ce qui se passe dans le monde en prolongement des réactions de colère (tout à fait compréhensible !) provoquées par le meurtre de George Floyd à Minneapolis. On assiste actuellement à un raz­de­marée de statues déboulonnées et de noms mis à l’examen, car liés à des personnages devenus impopulaires. Ainsi, dans notre région, un jeune a lancé sur les réseaux sociaux l’idée que garder le nom de Peter Russell dans l’histoire des Comtés Unis de Prescott et Russell était choquant, car Peter Russell possédait des esclaves. Ce jeune était certainement plein de bonnes intentions, mais l’appui du maire Pierre Leroux à cette idée semble manquer du bon sens que l’on attend d’un maire, car cette position est clairement celle de quelqu’un qui ne connaît pas l’Histoire. Peter Russell est décédé en 1808, mais jusqu’en 1834, l’esclavage était non seulement légal, mais encouragé par les gouvernements, car il contribuait à faire fonctionner l’économie coloniale. Différentes lois françaises légalisaient cette pratique en Nouvelle­France, dont faisaient partie les futurs Comtés Unis de Prescott et Russell. Et lorsque la France a cédé (volontairement !) la NouvelleFrance à l’Angleterre, après la capitulation de Montréal en 1760, il fut précisé dans l’accord que les habitants français ne perdaient pas leur droit de propriété sur leurs esclaves sous le nouveau régime britannique. Le régime britannique renforçait même le caractère légal de l’esclavage ! Ainsi, en 1791, une loi fut adoptée par le parlement britannique offrant « quarante shillings pour chaque nègre amené par la personne de race blanche » !!! Les propriétaires d’esclaves appartenaient à toutes les classes de la société, y compris des évêques, des prêtres et des religieuses. Un autre exemple : James McGill, membre de l’Assemblée du Bas­Canada, qui vivait exactement à la même époque que Peter Russell, comptait six esclaves noirs parmi ses biens personnels. Ce fut l’un des fondateurs de la prestigieuse Université McGill, qui porte son nom. S’il faut écarter la mémoire de Peter Russell parce qu’il possédait des esclaves, quand va­t­on alors débaptiser l’Université McGill ?

Et Peter Russell n’est pas le seul des membres originaux du Conseil législatif du Haut­Canada qui possédait des esclaves, puisque six d’entre eux, sur les neuf, en détenaient. Et il faut préciser en outre que Peter Russell défendait les autochtones, ce qui était plutôt courageux pour l’époque.

La pratique de l’esclavage était, et est toujours, odieuse (elle existe encore dans certains pays), mais, pour juger les événements du passé, on doit les replacer dans leur contexte. Sinon, il faudrait sans doute mettre au ban de la société, non seulement James McGill, mais aussi Jean­Baptiste Colbert, qui fut le grand administrateur de Louis XIV, car il était l’auteur du texte qui avalisait l’esclavage aux Antilles, tout en pratiquant le népotisme, favorisant outrageusement ses parents et ses amis. Sa statue trône toujours à l’Assemblée nationale de Paris.

Il y aurait également Cecil Rhodes, l’impérialiste britannique, fier de sa « mission civilisatrice », mais qui est aussi le fondateur des prestigieuses Bourses Rhodes pour étudiants diplômés, qui sont toujours très recherchées aujourd’hui.

Il faudrait y ajouter Jules Ferry, qui fut président du Conseil français, et qui défendait avec vigueur la colonisation. Dans un discours devant la Chambre des députés, le 28 juillet 1885, il avait notamment déclaré : « Il faut dire ouvertement que les races supérieures ont un droit vis­à­vis des races inférieures. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures. Est­ce que quelqu’un peut nier qu’il y a plus de justice, plus d’ordre matériel et moral, plus d’équité, plus de valeurs sociales dans l’Afrique du Nord depuis que la France a fait sa conquête ? ». Il est pourtant encore vénéré en France pour ses lois sur l’éducation (lois Jules Ferry).

Ces mouvements populaires incontrôlables peuvent souvent être très injustes. Ainsi, Léopold II, l’ancien roi des Belges, fait aussi actuellement l’objet d’une campagne de salissage pour la colonisation du Congo. Pourtant, l’idée de départ de cette colonisation, née en 1875 (donc avant même le discours précité de Jules Ferry), était humanitaire. Elle résultait de l’horreur de l’esclavagisme qui accablait l’Afrique centrale. Cette horreur poussa alors des Européens à s’intéresser à y répandre la civilisation, après l’avoir débarrassée des esclavagistes.

Léopold II prit les choses en main. En 1876, il organisa la Conférence internationale de géographie de Bruxelles, et sur les cartons d’invitation il avait précisé l’objectif principal de cette conférence : « supprimer la traite des Noirs au cœur de l’Afrique ». C’est lorsque le gouvernement britannique (de Disraeli) refusa de diriger l’opération, que Léopold II engagea l’explorateur américain d’origine britannique Stanley, qui sera nommé chef d’expédition. Après de nombreuses péripéties, Léopold II deviendra le chef d’État du Congo, et il put alors engager le combat annoncé contre les esclavagistes. Grâce à cela, à partir de 1888, l’opinion européenne imposa aux colonisateurs européens d’éradiquer l’esclavagisme. Qualifier Léopold II d’esclavagiste est donc particulièrement injuste !

Sur la couverture de son livre « Léopold II » (Éditions L’Harmattan, Paris, 2018), qui raconte l’histoire de ce roi au Congo, l’auteur congolais Jean­Pierre Nzeza Kabu Zex­Kongo a d’ailleurs ajouté le sous­titre « Le plus grand chef d’État de l’histoire du Congo ». Il souligne dans son livre que Léopold II est « Sali injustement par des inexactitudes historiques », « collationnées dans une ambiance de rivalités, de jalousies et de convoitises entre les puissances européennes », et « dominées par la vendetta de deux Britanniques » dont Roger Casement, un diplomate irlandais, qui fut finalement pendu en 1916 pour trahison, car il pactisait avec les Allemands.

Tout comme dans les colonies anglaises, françaises ou espagnoles, il est évident que des crimes ont été commis au Congo sous le règne de Léopold II. Ils ne doivent cependant pas empêcher de mettre en valeur ses qualités et les réalisations qu’il a menées à bien. Quand le Congo obtint son indépendance, en 1960, la Belgique y laissait notamment des routes, le chemin de fer, des écoles, des hôpitaux, des palais de justice, des usines et des mines.

Aujourd’hui, la ville de Bruxelles contemple sans broncher la destruction des statues de Léopold II, mais installe dans la capitale de l’Europe une statue de Lumumba, le premier Premier ministre de la République démocratique du Congo . Qu’a donc fait Lumumba pour son peuple qui justifie cet honneur ? À peine quatre ans avant l’indépendance du Congo, Lumumba écrivait lui­même « Les Belges ont droit à notre RECONNAISSANCE. Nous n’avons pas le droit de saper le travail des continuateurs de l’œuvre GÉNIALE de Léopold II ». Il disait alors croire à la supériorité du modèle européen et à la nécessité pour les populations congolaises de renoncer à leurs us et coutumes, afin de s’intégrer à la société coloniale et arriver à construire une véritable Belgique d’Outre­Mer.

Puis, après un séjour en prison pour vol, son discours changea radicalement, et il exigea l’indépendance pure et dure. Il finit par l’obtenir. Cependant, ce fut un échec complet, un désastre instantané, à cause de ses maladresses et de son manque d’expérience.

Il est bon de rappeler que, lors de la cérémonie d’indépendance, le 30 juin 1960, Lumumba a promis ceci dans son discours :

Congolais, Congolaises, Combattants de l’indépendance aujourd’hui victorieuse,

Ensemble, mes frères, nous allons commencer une nouvelle lutte, une lutte sublime qui va mener notre pays à la paix, à la prospérité et à la grandeur.

Nous allons montrer au monde ce que peut faire l’homme noir quand il travaille dans la liberté, et nous allons faire du Congo le centre de rayonnement de l’Afrique tout entière.

Notre chère République sera un pays riche, libre et prospère.

S’il avait pu arriver à ce résultat, il mériterait bien sûr sa statue. Il a obtenu l’indépendance, mais avec quelles conséquences ? Quelques années après le départ des Belges, son pays était réduit en poussière et soumis à l’anarchie.

L’héritage que Léopold II a laissé au Congo est une œuvre immense et durable, dont les Congolais pourraient davantage tirer profit avec une bonne gouvernance . Comme l’avait dit Lumumba en 1956, Léopold II devrait avoir droit à la reconnaissance des Congolais ! Et heureusement, de très nombreux Congolais en conviennent aujourd’hui.

Le Président Macron avait raison quand il a dit récemment qu’il ne fallait pas réécrire l’histoire, sauf cas exceptionnels. Tout au plus devrait­on profiter de la mise au jour de côtés plus sombres de l’Histoire pour mieux en préciser le contexte !

Roland Madou

Ottawa Juillet 2020